Une époque révolutionnaire
La révolution numérique n'est pas une révolution, et c'est ce qui est révolutionaire
Une époque révolutionnaire
Les 50 ans qui viennent de s’écouler ont montré des avancées considérables dans le monde de l’informatique, qui était au départ tout juste naissant et dont peu de gens voyaient la potentialité, nous pourrions revenir là dessus dans un deuxième temps. Si on compare cette progression à celle d’autres technologies qui ont mis des années ou même des siècles pour mûrir c’est tout bonnement incroyable.
Un peu comme si Denis Papin avait fini sa vie en conduisant des TGV. Les grognons pourront m’objecter que dans ce cas on a eu aussi un changement de technologie. Les premières locomotives étaient effectivement à vapeur, et elles le sont resté longtemps , environ une centaine d’années. Puis, est arrivé le moteur Diesel et c’est finalement la fée électricité qui leur a donné des ailes, ou presque. Toutefois, de vapeur à électrique, c’étaient toujours des locomotives qui tiraient des wagons sur des rails. Les ordinateurs ont aussi fait plusieurs sauts technologiques en passant du tube à vide vers le micro chip en silicium, en se dotant de systèmes d’exploitation de plus en plus sophistiqués, ce qui leur a permis d’évoluer de mono tâche à multi tâche, d’avoir des bases de données, des serveurs et beaucoup d’autres choses.
Ce qui est sans doute encore plus spectaculaire, c’est que l’informatique a éclaté de sa bulle technologique pour devenir quelque chose de beaucoup plus large qui est aujourd’hui qualifié de “numérique” ou “digital”, quoique ce deuxième terme date maintenant un peu. En fait, ce n’est pas comme si Denis Papin était devenu conducteur de TGV, c’est comme si sa concierge, Madame Michu et tous les gens de son époque avaient pu conduire leur propre TGV. Parce qu’aujourd’hui nous avons tous un ordinateur, portable, de bureau ou caché dans notre téléphone.
C’est ce que j’ai commencé à dire en introduction. Dans les années 1950, peu de gens étaient capables de réellement percevoir le potentiel que les calculateurs d’alors recelaient. On les appelait effectivement calculateurs et ils le sont restés dans la plupart des pays. Ne dit on pas toujours “computer” en anglais, bien que les États Unis soient à l’origine de la grande majorité de toutes ces technologies. Le terme “ordinateur” est une exception française, dont l’origine est une société américaine. C’est en effet la compagnie IBM qui cherchait à baptiser son calculateur IBM 650 lors de son introduction sur la marché français en 1955. Pour cela François Girard, responsable du service promotion, aujourd’hui nous dirions marketing, a fait appel à un professeur de philologie latine à la Sorbonne, Jacques Perret. Vous trouverez tous les détails de cette étonnante histoire à l’adresse : https://centenaireibmfrance.blogspot.com/2014/04/1955-terme-ordinateur-invente-par-jacques-perret.html. Dans la lettre où il explique les raisons de sont choix, on voit d’ailleurs que le professeur Perret avait conseillé plutôt “ordinatrice” mais IBM a retenu le nom masculin, qui était donc au départ un nom de marque, comme le bon vieux frigidaire. Ce qui est paradoxal dans cette histoire, c’est qu’un professeur de philologie latine a été capable de voir dans ce calculateur, autre chose qu’un boulier électrique. Il a pressenti ce que les ordinateurs allaient devenir. C’est aussi dans ces années là que Alan Turing énonçait les règles du test qui porte son nom et qui permettrait d’identifier dans les futurs systèmes ceux qui pourraient être qualifiés d’intelligents. Toujours à la même époque un employé IBM, qui décidément était bien présente sur ce nouveau terrain, du nom de Arthur Samuel s’intéressait lui aussi à l’intelligence artificielle et posait les bases du Machine Learning (ML) en 1959 avec un programme de jeu de Dames. Tout juste un petit peu plus tard, en 1960, Douglas Engelbart fondait l’Augmentation Research Center au sein du Xerox Research Center de Menlo Park, Californie. C’est là qu’on était imaginé le travail avec des ordinateurs connectés en réseau pour pouvoir travailler à plusieurs sur les mêmes documents, à l’aide de systèmes qui présenteraient des documents dotés de liens entre eux, le terme hypertexte n’existait même pas encore, dans des fenêtres manipulables par une souris. En 1968 il faisait une démonstration de ce système en réalisant la première visioconférence entre 4 bâtiments, qui est connue aujourd’hui comme “The Mother of All Demos”, cherchez là sur YouTube. Oui, c’est cette conférence qui a donné l’idée à Steve Jobs de la souris du Macintosh, qui était d’abord celle du Lisa. Je terminerai avec Gordon Moore, cofondateur de Intel qui annonçait en 1965 l’incontournable loi qui porte son nom et qui prédit l’accroissement exponentiel de la puissance des calculateurs. Nous pourrions continuer comme cela la liste de tout ce qui a été inventé durant cette préhistoire de l’informatique et qui a ensuite évolué pour devenir toutes ces innovations qui font notre quotidien. En fait ces innovations ne sont pas une surprise, elles ne sont pas le résultat improbable de recherches détournés, c’était le rêve des pionniers, ou plutôt leur feuille de route.
En fait, ce qui fait que notre époque est incroyable c’est que nous vivons une nouvelle révolution industrielle, ou plutôt une révolution numérique et même une révolution Agile au sens de la méthodologie mise au point par un groupe d’experts à partir de leur manifeste (https://agilemanifesto.org/). C’est-à-dire que ce n’est pas une révolution brutale qui couve longtemps et soudainement renverse la table. C’est une révolution qui progresse, de MVP (Minimum Viable Product) en MVP, ou plutôt MVR (Minimum Viable Revolution). Nous progressons dans un monde imparfait, incomplet et en perpétuelle amélioration, révolution des premiers calculateurs, révolution des bases de données, révolution des réseaux, révolution d’internet, révolution du Web, révolution des réseaux sociaux (Web 2.0), révolution des objets connectés, de l’intelligence artificielle. Étape après étape, le monde numérique se construit, mais ces étapes sont chacune des révolutions qui renversent, si ce n’est la table, au moins une partie des assiettes.
Ce n’est pas un moment unique mais il faut quand même réaliser à quel point c’est exceptionnel à plus d’un titre. Il n’y a pas eu de tels moments dans l’humanité, il y a de grandes inventions, comme celles du feu, de la roue, de l’écriture, de la presse à imprimer, de l’électricité et la découverte de l’énergie atomique.
Ces inventions ont régulièrement bouleversé la société humaine, la presse à imprimer permettant la diffusion des idées par exemple. Avant la presse à imprimer les livres étaient des ouvrages rares et couteux. Le papier avait pourtant commencé à remplacer le parchemin dès le XIIe siècle, mais bien que le support de l’écrit était beaucoup moins couteux, le cout de production, qui reposait sur l’écriture manuelle restait prohibitif. Livres chers à produire, donc ivres rares, donc marché restreint pour produire du papier et celui-ci restait relativement couteux. Avec l’arrivée de la presse à imprimer de Gutenberg au XVI siècle, c’est-à-dire 300 ans plus tard environs, le cout de production chute, la demande de papier s’envole, et le prix du papier diminue également drastiquement. Au final, les livres deviennent accessible, et un des premiers se trouvant être la bible, l’imprimerie va permettre de la diffuser plus largement, pas uniquement en latin mais aussi en langue vulgaire. L’Église catholique en sera bouleversée avec la réforme qui trouve ses origines, entre autres dans cette diffusion de la parole divine directement après des profanes.
De profonds bouleversements sont aussi apparus avec la révolution industrielle, la force animale et humaine ayant été supplantées par celle de la machine à vapeur, cela a décuplé la production de nombreux biens et créé de nouveaux marchés, en cascade. Passant de l’artisanat à la production de masse, des produits d’exception ou de luxe, sont devenus des biens de consommation par exemple.
La révolution numérique est toutefois exceptionnelle à plusieurs titre, par la rareté de ce type d’évènement dans l’histoire de l’humanité mais également par la vitesse à laquelle elle s’est produite et la vitesse à laquelle elle transforme le monde, notre façon de vivre, de travailler et de penser. Mais c’est surtout son côté Agile, détaillé précédemment qui la rends si particulière. C’est une révolution qui n’en finit pas, parce que lorsqu’une étape est terminée, une autre démarre. Et la plupart du temps, la société n’a pas fini de digérer une étape qui se termine qu’une autre apparait. Cela se perçoit particulièrement dans le fait que les anciennes générations ont de moins en moins de chose à transmettre, parce que le monde dans lequel elles sont nées n’existe plus. C’est en fait un faux problème sur lequel nous n’allons pas nous étaler dans ce texte, mais il faudra revenir sur le problème de ce que les anciennes générations peuvent transmettre aux nouvelles dans un monde si rapide et bouleversé. C’est pourtant un problème dont la solution est pourtant d’autant plus évidente depuis la vulgarisation de l’IA. Les anciennes générations doivent transmettre l’essence de ce qui fait de nous des humains. La notion de vie privée par exemple, mais aussi l’esprit critique et scientifique, et surtout le libre arbitre.
Préhistoire, préordinateur, une vie en papier
Il y a 50 ans en effet, nous naissions et vivions dans un monde analogique. La science fiction, quand elle nous prédisait les délices de l’an 2000, nous présentait un monde peuplé de fusées et d’automates, pour ne pas dire de robots. Ces visions étaient quelquefois totalement erronées mais aussi quelquefois prophétiques, malgré tout, il manquait toujours étrangement la dimension numérique.
C’est dans cette ambiance, bercé de rêves sur l’an 2000 que j’ai grandi. Tous les enfants sont curieux, je n’ai pas dérogé à cette règle, j’avais plutôt une tendance boulimique à vouloir tout apprendre, tout découvrir. À cette époque lointaine d’avant Internet il n’était pas facile d’assouvir ce genre de passion, parce qu’avec uniquement le support papier il était difficile (et encombrant) de ce construire ce qu’on appellera plus tard une “base de données”. Il y avait donc les livres d’une part pour tout ce qui était savoir “stable” et les magazines pour suivre l’actualité. Ma curiosité se traduisait alors par une accumulation de livres, mais surtout de fiches et de papiers de toutes sortes.
Mes parents avaient l’habitude d’acheter un magazine TV toutes les semaines, puisqu’à l’époque bien qu’on n’avait que 3 chaines nous avions besoin d’un magazine spécialisé pour choisir le programme du soir. C’est vrai qu’il n’y avait pas de télécommande et qu’il était donc plus difficile de zapper d’une chaine à l’autre. Si on ne voulait pas passer sa soirée entre le fauteuil et la télé, mieux valait être certain de son coup. En plus du programme télévisuel on pouvait trouver à la fin du magazine des pages de jeux et surtout une page «Le saviez-vous?» avec des anecdotes et autres petites ou grandes choses amusantes à connaitre. Bien entendu, je gardais précieusement ces pages et les accumulais dans des dossiers, mon grand soucis était de les trier parce que sur la même page on trouvait de la science, de la technologie, de la géographie, … un peu de tout. Il aurait donc fallu systématiquement les découper et les ranger dans des dossiers ad hoc. Je ne connaissais ni Paul Otlet, ni Dewey à l’époque et j’avais bien mieux à faire dehors, jouer dans le jardin ou balader à vélo dans le quartier. Mes fiches restaient donc pour la plupart en vrac et pour celles que j’ai essayé de ranger, je me confrontais au problème du choix du bon dossier, de la bonne catégorie. Pas facile de créer des “nuages de tags” avec des fiches papier.
J’étais aussi en admiration devant l’incroyable encyclopédie «Tout l’univers», qui comme son nom l’indique traitait de tout, absolument tout, de façon ludique et adaptée aux collégiens. Pas de «Tout l’univers» à la maison mais mes parents avaient eu toutefois la faiblesse d’assouvir ma passion pour le papier avec quelques beaux ouvrages, ce qui devenait très encombrant. Il y avait ainsi dans notre bibliothèque une encyclopédie sur la peinture, une autre sur les sciences, une aussi sur l’histoire. La première de ma collection était constituée de trois beaux volumes sur les animaux et les sciences naturelles. J’ai passé un nombre incroyable d’heures à feuilleter tout cela. Je les utilisais régulièrement pour réviser mes contrôles scolaires et comme la désorientation n’existe pas que sur le Web mais aussi quand on butine d’article en article, même si j’ai beaucoup appris ainsi, cela ne m’a jamais permis d’obtenir de bonnes notes, j’avais plutôt tendance à m’égarer et à réviser hors sujet. Ce n’était pas du tout des caprices et j’ai feuilleté ces volumes pendant des années, j’aurais sans doute continué si le Web et Google ne s’étaient pas mis entre nous.
Mais assez parlé de la préhistoire, ce court moment de nostalgie peut sembler futile mais il m’a permis de planter le décors et de rappeler à ceux qui l’ont connu ou d’apprendre aux plus jeunes ce qu’était la vie sur papier. Surtout cela nous amènera à nous demander pourquoi avons nous inventé Internet et le Web, pourquoi sont-ils tels qu’ils sont ? En effet, avant de me décider à écrire ces pages, ni même de savoir qu’un jour je les écrirai, il m’est quelquefois arrivé de m’étonner de certaines réalisations qualifiées de progrès par leurs inventeurs. Nous sommes tous souvent des consommateurs passifs, mais de temps en temps, un sursaut de lucidité nous pousse à réfléchir sur l’utilité ou non de tel gadget, sur ce qui est innovant par rapport à ce qui n’est qu’un ravalement de façade, ce qui est utile et ce qui est futile, ce qui est génial et ce qui est raté, ce qui semble raté et qui devient un succès commercial… C’est qu’il y a des choses que nous avons toujours cherché à faire, et nos progrès technologiques ne sont pas arrivés là par hasard.
Comme avec mes petites fiches papier, j’ai commencé par rassembler mes souvenirs en vrac. Et puis il y a eu plusieurs versions, et puis il y a eu un ebook pour essayer d’être dans le ton du discours, e finalement aujourd’hui je vous les livre en feuilleton, directement sur le Web. Vous avez eu un premier panorama de cette période riche en évolutions. Pour certains cela leur rappellera de bons (ou moins bons) souvenirs, pour d’autres ce sera peut-être quelquefois source d’interrogation, ce qui devrait leur donner envie d’en savoir plus en continuant la lecture.
Je vous donne donc rendez vous très prochainement pour la suite.



